Ce planisphère représente notre globe en projection de Mercator. Les méridiens, tracés tous les 15°, sont équidistants. À l’ouest, les longitudes sont négatives. Les parallèles sont également tracés tous les 15° mais ne sont pas équidistants. La projection déforme donc les continents aux grandes latitudes : les cercles blancs, tous identiques sur le globe, grossissent vers les pôles.
Faites glisser la carte pour la déplacer, zoomez avec la molette ou les boutons. La latitude et la longitude (au degré près) du lieu survolé par la souris se lisent en haut de la carte. Quelques villes connues à l’époque servent de repères.
Le globe est projeté sur un cylindre tangent à l’équateur.
Lisbonne
Séville
Londres
Paris
Venise
Gênes
Rome
Moscou
Constantinople
Le Caire
Jérusalem
La Mecque
Bagdad
Samarcande
Ormuz
Calicut
Malacca
Pékin
Tombouctou
Tenochtitlan
Cuzco
Le voyage de Dias
1487 – 1488
À la fin du mois de juillet 1487, trois navires quittent le port de Lisbonne, deux caravelles et un navire de ravitaillement, qui sont dirigés par Bartolomeu Dias. Sa mission : reprendre l’exploration de la côte africaine à partir du dernier point découvert par son prédécesseur, Diogo Cão. Il doit ensuite poursuivre sa route vers le sud pour trouver le bout du continent que l’on cherche depuis longtemps. S’il le trouve, il mènera le Portugal jusqu’aux Indes.
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Réplique de la caravelle de Bartolomeu Dias, construite en 1987 afin de commémorer les cinq siècles de l’exploit du navigateur.
Après quelques jours de navigation tranquille, Bartolomeu et son équipage, portés par des vents favorables, font escale sur une île du Cap-Vert. Parmi eux, un spécialiste recruté à Lisbonne sera chargé de cartographier les nouveaux territoires : un autre Bartolomeu… Colomb. Le frère de Christophe.
Cidade Velha, sur l’île de Santiago : la première ville fondée par les Portugais au Cap-Vert, en 1462. Photo Ji-Elle, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.
Deuxième escale sur l’île de Principe, presque sous l’équateur. L’étoile polaire disparaît sous l’horizon. Il faudra maintenant mesurer la hauteur du soleil avec l’astrolabe nautique pour connaître la latitude. Duarte Pacheco, un navigateur et scientifique, est débarqué sur l’île pour y faire des mesures astronomiques.
Le plus ancien astrolabe nautique connu (vers 1500), aux armes du roi Manuel Ier. Il a été retrouvé dans l’épave de l’Esmeralda, un navire de la flotte de Vasco de Gama coulé en 1503 au large d’Oman. Domaine public, Wikimedia Commons.
Les vents contraires commencent à rendre la navigation difficile. Les navires accostent dans la baie des Tigres. Le bateau contenant les vivres est vide. On le laisse, avec une partie de l’équipage. Les deux caravelles n’ont plus que cent lieues à parcourir pour rejoindre le dernier point connu de l’Afrique.
Après avoir lutté contre les vents et les courants contraires, l’équipage arrive épuisé à cet endroit désertique que l’on appelle l’anse des voltes, tant il a fallu zigzaguer pour y parvenir. C’est ici que Dias décide de s’éloigner au large à la recherche de vents réguliers qui les ramèneraient plus bas vers l’Afrique.
Réplique en granit de la croix érigée par Diogo Cão en 1486 au cap Cross. L’originale est conservée en Allemagne depuis 1893.Diogo Cão et Bartolomeu Dias ont sûrement été attirés par la population record de 100 000 otaries du cap Cross, en Namibie.
Photos : davidetvero2b.free.fr
Mais où est passée l’Afrique ? L’océan est vide. C’est la tempête, les deux caravelles se battent pendant treize jours en pleine mer. L’équipage est épuisé. Bartolomeu décide de remonter au nord pour essayer de retrouver la terre ferme.
Enfin, un jour de février 1488, la terre ferme apparaît à l’horizon ! C’est le jour de la Saint-Blaise, on appellera donc cette crique de sable blanc São Brás (Mossel Bay aujourd’hui). Dias y érige une croix.
De loin, des habitants les observent…
Réplique d’un padrão, colonne de pierre que les Portugais dressaient sur les terres découvertes, à Mossel Bay (l’ancienne baie de São Brás). Photo Ralph Malan, CC BY 2.0, Wikimedia Commons.
Encore quelques jours de navigation et Dias jette l’ancre dans la baie d’Algoa (Nelson Mandela Bay). Pourquoi ne pas continuer ? L’équipage de Dias refuse. Il faut maintenant rentrer et rendre compte de la découverte au roi Dom João II.
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Sur le chemin du retour, les deux caravelles doublent une avancée rocheuse que Dias n’avait pas pu voir à l’aller. Il mesure une latitude de 35° sud avec son astrolabe. On constatera vite que c’est la pointe de l’Afrique. Dias remarque que sa boussole indique la direction du sud géographique (voir la rubrique sur la longitude)… On le baptise cap des Aiguilles. Un peu plus loin, un autre cap. Dias l’appelle le cap des Tempêtes. Au retour, le roi préférera un nom beaucoup plus optimiste : le cap de Bonne-Espérance.
Plaque à l’entrée de la ville d’Agulhas, en Afrique du Sud : le nom portugais des aiguilles a été conservé. À Mossel Bay, le gouvernement sud-africain a créé le Bartolomeu Dias Museum.Le cap de Bonne-Espérance.
Ces vents qui avaient tant compliqué le voyage à l’aller portent maintenant les caravelles à vive allure. À bord, Bartolomeu Colomb trace une carte du cap et des terres découvertes pour le roi. Pour cela, il utilise les mesures astronomiques de Dias. On récupère les neuf membres d’équipage restés avec le bateau de ravitaillement, seuls deux ont survécu. À Principe, on embarque Duarte Pacheco. Cap sur Lisbonne.
Réplique du padrão que Dias érige en juillet 1488 sur la presqu’île de Lüderitz (Namibie), sur le chemin du retour. Photo Damien du Toit, CC BY 2.0, Wikimedia Commons.La mappemonde d’Henricus Martellus (1489) : l’Afrique a déjà une pointe sud, grâce au voyage de Dias. British Library, CC0, Wikimedia Commons.
Les caravelles suivent le chemin habituel de retour en faisant un grand détour par les Açores. Les Portugais savent depuis longtemps que c’est le chemin le plus rapide. Fin décembre 1488, Dias jette l’ancre à Cascais dans l’embouchure du Tage. Dans la foule, Christophe Colomb observe la scène et salue son frère.
La route est ouverte pour la prochaine expédition, celle de Vasco de Gama, qui ira jusqu’aux Indes. Douze ans plus tard, en 1500, simple capitaine lors de l’expédition commandée par Pedro Álvares Cabral, qui permit de découvrir le Brésil, Dias périt au cours d’une tempête qui engloutit quatre navires de la flotte au large de « son » cap, le cap de Bonne-Espérance.
Lisbonne et le Tage, gravure de Braun et Hogenberg (1572). Domaine public, Wikimedia Commons.La flotte de Cabral en 1500 (Livro das Armadas). En bas à droite, le navire de Bartolomeu Dias, englouti au large du cap. Domaine public, Wikimedia Commons.
Le fort de Saint-Georges-de-la-Mine a été érigé par le Portugal en 1482 sous le nom de São Jorge da Mina, aujourd’hui au Ghana. C’est le premier comptoir commercial construit sur le golfe de Guinée et la plus ancienne construction européenne d’Afrique subsaharienne existant encore aujourd’hui (Wikipédia).
Le voyage de Colomb
1492 – 1493
Mais que fait Christophe sur les quais de Lisbonne au retour de Dias ? Pour lui, le meilleur moyen de rejoindre les Indes est de faire le tour de la Terre par l’est. Le roi du Portugal et ses mathématiciens avaient déjà refusé son projet en 1484. Pour eux, la Terre est bien plus grande que ce qu’affirme Colomb. Et voilà que la reine Isabelle de Castille vient de refuser à son tour de financer ce voyage.
Il reste convaincu que Cipango (le Japon, voir la carte) n’est qu’à 30° de longitude des Canaries et Cathay (la Chine) est un peu plus loin. Quelques jours suffiront pour rejoindre les Indes.
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Le 3 août 1492, c’est fait. De riches particuliers ont accepté de financer le voyage. La reine s’est contentée de le nommer vice-roi des Indes, s’il les trouve.
Les trois navires, la Niña, la Pinta et la Santa María, avec 90 marins, font escale aux îles Canaries, à Las Palmas, du 9 août au 6 septembre, pour réparer les premières avaries et s’approvisionner en bois, en eau et en vivres.
La flotte de Christophe Colomb.
Christophe Colomb conserve la direction plein ouest et la latitude des Canaries, qu’il croit être celle du Japon. Pour cela, il vérifie chaque nuit au quadrant que la hauteur de l’étoile polaire sur l’horizon n’a pas trop changé. Les jours passent et Colomb doit mentir sur la grande distance parcourue pour ne pas effrayer davantage l’équipage. Il utilise aussi sa boussole.
Dans ces environs, observant l’aiguille aimantée, il fait une étrange découverte (voir la rubrique sur la longitude).
Quadrant nautique médiéval. Colomb utilise cet instrument en visant l’étoile polaire à travers les pinnules. L’angle qu’il mesure avec le fil à plomb lui donne directement sa latitude. Il peut ainsi vérifier si le bateau file bien vers l’ouest, sans dériver.
Mais où est Cipango ? Impossible de connaître sa longitude, on ne sait pas encore la mesurer en mer. Colomb calcule la distance parcourue depuis les Canaries en estimant la vitesse des bateaux. La mer des Sargasses mine le moral de l’équipage, pas un souffle de vent.
Soudain, on change de cap :
« On vit passer un grand nombre d’oiseaux qui se rendaient quelque part au sud-ouest. […] L’Amiral décida d’abandonner la route de l’ouest et de mettre le cap à l’ouest sud-ouest. » (extrait du journal de bord)
Le 12 octobre 1492, après 35 jours de mer : « Terre ! »
« La terre paraît à deux heures du matin. Au matin, je débarque dans une petite île. Je déploie la bannière royale et j’en prends possession au nom du Roi et de la Reine. […] Alors nous vîmes des gens nus […] très dépourvus de tout ; ils n’ont pas de fer. Je crois qu’ils se feraient aisément chrétiens, car il m’a paru qu’ils n’étaient d’aucune religion. […] J’étais très attentif et m’employais à savoir s’il y avait de l’or. […] À force de signes, je pus comprendre qu’au sud était un roi qui en avait énormément. […] Je vais partir pour une grande île qui doit être Cipangu d’après ce que m’en disent les Indiens, qui l’appellent Colba. » (extrait du journal de bord)
Colomb prend possession des Amériques. Gravure de Théodore de Bry, extraite d’Americae Tertia Pars.
Colomb avait lu dans le livre de Marco Polo qu’il y avait tellement d’or à Cipango que même les toits des maisons étaient faits de ce métal. Le 28 octobre, il accoste dans la baie de Bariay de l’île qu’il nomme Juana. On ne trouve pas d’or ni le Grand Khan, l’empereur des Indes, mais il écrit :
« Que vos Altesses veuillent croire que les terres sont bonnes et fertiles. […] Il suffit de s’y établir. […] Les Indiens sont propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux dont on aurait besoin, à ce qu’on leur fasse bâtir des villes. »
Le 6 décembre, la Niña et la Santa María mouillent dans une baie de l’île qu’on appellera Hispaniola, la petite Espagne (Haïti, Saint-Domingue).
16 janvier 1493 : départ de Bahía de la Navidad et cap vers l’Espagne, aidés par de bons vents.
12 février : très forte tempête ; la Pinta de Martín Alonso Pinzón est perdue de vue. Colomb apprendra plus tard qu’elle est arrivée avant lui sur les côtes du nord de l’Espagne, en Galice.
Quelques jours plus tard, la Niña, seule, fait escale dans une île des Açores. Le 18 février, la Niña repart, mais une nouvelle tempête la fait dériver vers le Portugal.
Le 4 mars 1493, c’est enfin l’arrivée dans l’estuaire du Tage. Colomb est certain d’avoir découvert Cipango et les Indes, il l’affirme au roi Dom João II du Portugal, qui le reçoit à Lisbonne quelques jours plus tard.
Le roi a-t-il pensé qu’ils avaient eu tort de refuser son voyage ? S’est-il laissé convaincre que la route de Colomb est meilleure que celle de Dias ? L’expédition de Vasco de Gama, qui est déjà en préparation, donnera la réponse. De retour en Espagne, Colomb écrira :
« La nouvelle s’était répandue que l’Amiral revenait des Indes. Un grand nombre de personnes vinrent […] pour le voir et pour regarder les Indiens. C’était une chose merveilleuse à voir. »
Le voyage de Vasco de Gama
1497 – 1498
Finalement, c’est non. La junta est persuadée que Colomb n’a pas découvert les Indes et que le Portugal doit poursuivre son effort en passant par l’est. Dom João II, le « Prince parfait », meurt pendant les préparatifs. C’est Manuel Ier qui lui succède.
Le 7 juillet 1497, Vasco de Gama et son équipage sont prêts à embarquer. Ils prient à l’ermitage de Notre-Dame de Belém. La flotte de Vasco (150 hommes d’équipage, sur 3 nefs et 1 bateau de vivres) prend le large de Lisbonne, pour enfin trouver la voie des Indes ouverte par Dias.
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Maquette du São Gabriel commandé par Vasco de Gama. La construction est supervisée par Bartolomeu Dias.
Dans la caravelle de Vasco, le São Gabriel, on trouve des astrolabes et des arbalestrilles pour mesurer la latitude, deux grosses boussoles pour se diriger, des sabliers de plusieurs tailles et un loch pour estimer la vitesse des navires et la longitude. On fait une escale d’une semaine sur l’île de Santiago, au Cap-Vert, pour se préparer à la grande volta do mar.
L’astrolabe nautique. « Matemáticos » du roi du Portugal (vers 1480).L’arbalestrille. Levi ben Gerson (xive siècle).
Les caravelles s’élancent du Cap-Vert dans la plus longue navigation en haute mer de l’histoire. Pendant plus de trois mois, les caravelles cherchent les courants qui les ramèneront vers le cap de Dias : la volta do mar est bien la route la plus rapide. Ont-ils aperçu en chemin les côtes du Brésil, encore inconnu officiellement ?
Enfin, le 16 novembre, l’Afrique est en vue. On accoste dans une baie que l’on appelle Sainte-Hélène.
Le 25 novembre, l’escadre fait escale dans la baie de São Brás. Vasco va à la rencontre des Khoïkhoï, qui avaient observé l’arrivée de Dias il y a dix ans. On échange des cadeaux, on fait même la fête sur la plage ! On érige une nouvelle croix, mais les Khoïkhoï la détruisent dès que les caravelles sont parties.
La navigation est difficile à nouveau. Le jour de Noël, on accoste dans une baie que l’on baptise Natal pour l’occasion. Le 11 janvier, on s’arrête à Inhambane, le contact avec la population est très bon. Vasco appellera ce lieu la « terra da boa gente ». À Quelimane, les hommes portent des turbans, l’islam se rapproche. Ils informent Vasco qu’il est sur la bonne route. Malgré les maladies et les réparations à effectuer, Vasco nomme le fleuve « rio dos Bons Sinais » (des bons indices).
Paysage tropical que Vasco découvre dans les environs d’Inhambane, dans l’actuel Mozambique.
Après de nombreuses aventures, les caravelles arrivent le 7 avril 1498 à Mombasa, le premier comptoir aux épices. Vasco rencontre le sultan, qui leur offre des cadeaux raffinés, des épices et du cédrat, qui soigne la maladie des marins : le scorbut. Mais une nuit, les navires sont attaqués. On comprend qu’il sera difficile de faire sa place dans le commerce des épices.
Le 14 avril, le comptoir de Malindi est en vue. On y achète les services d’un pilote, certainement un Indien, qui guidera l’équipage pour la traversée de l’océan Indien. Elle commence le 24 avril. Le 20 mai 1498, neuf mois après le départ de Lisbonne, c’est l’arrivée en Inde, à Calicut. La route des Indes est achevée. L’aventure des Portugais en Asie peut commencer.
Le cédrat que récupère Vasco à Mombasa est un ancêtre du citron. Originaire d’Inde, Alexandre le Grand l’introduit en Asie dès le ive siècle avant J.-C. Les Portugais découvrent comment soigner le scorbut.
Le voyage de Magellan
1519 – 1522
Fernão de Magalhães, Magellan (portrait anonyme). Domaine public, Wikimedia Commons.
Fernão de Magalhães, que nous appelons Magellan, est portugais. Il a navigué huit ans dans l’océan Indien et participé en 1511 à la prise de Malacca, d’où partent les épices des îles Moluques. Brouillé avec le roi Manuel Ier, il propose à l’Espagne d’atteindre les Moluques par l’ouest, en contournant l’Amérique par le sud.
Le jeune Charles Quint, d’après Bernard van Orley. Domaine public, Wikimedia Commons.
Le traité de Tordesillas partage le monde entre l’Espagne et le Portugal, mais où passe la ligne de l’autre côté de la Terre ? Personne ne sait mesurer la longitude… Le jeune roi Charles Ier, bientôt empereur sous le nom de Charles Quint, finance l’expédition : cinq navires, la Trinidad, la San Antonio, la Concepción, la Victoria et la Santiago, et environ 240 hommes.
Le 20 septembre 1519, la flotte quitte Sanlúcar de Barrameda. À bord, un Italien, Antonio Pigafetta, tient le journal du voyage.
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Escale aux Canaries, à Tenerife, puis la flotte descend le long de l’Afrique avant de traverser l’Atlantique. Le 13 décembre 1519, elle mouille dans la baie de Rio de Janeiro. Depuis Tordesillas, cette côte revient au Portugal, mais aucun Portugais n’y est encore installé.
Les marins troquent des miroirs, des couteaux et des grelots contre des vivres avec les Tupi. Pigafetta raconte qu’un roi de carreau, une simple carte à jouer, lui rapporte six poules !
Plus au sud, la côte s’ouvre sur un immense estuaire d’eau douce. Est-ce enfin le passage vers l’autre océan ? Magellan l’explore pendant plusieurs semaines : ce n’est que l’embouchure d’un fleuve, le Río de la Plata, où le navigateur Juan Díaz de Solís avait été tué en 1516.
Il faut continuer vers le sud, le long de côtes de plus en plus froides et désertes.
L’estuaire du Río de la Plata vu de l’espace : les eaux douces chargées de limons se jettent dans l’Atlantique. NASA, domaine public, Wikimedia Commons.
L’hiver austral arrive. Le 31 mars 1520, la flotte s’abrite dans la baie de San Julián, en Patagonie, pour près de cinq mois. Le froid, les rations réduites et la méfiance envers ce capitaine portugais provoquent une mutinerie : dans la nuit de Pâques, trois navires se soulèvent. Magellan reprend le contrôle. Un capitaine est tué, un autre exécuté, un troisième abandonné sur la côte.
La Santiago, partie en reconnaissance, fait naufrage. Les marins rencontrent des habitants qui leur semblent immenses : Magellan les appelle les Patagons, d’où viendrait le nom de Patagonie.
La carte du détroit dessinée par Pigafetta, le sud en haut : on y lit Porto di santo Juliano, Capo desedo, Mare pacifico (reproduction de 1800). Domaine public, Wikimedia Commons.
Le 21 octobre 1520, au cap des Vierges, un passage s’ouvre enfin vers l’ouest. Il faut 38 jours pour franchir ce labyrinthe de canaux entre les montagnes enneigées : c’est le détroit de Magellan. La nuit, on aperçoit sur la rive sud les feux des habitants, d’où le nom de Terre de Feu.
Pendant ce temps, l’équipage de la San Antonio déserte et rentre en Espagne avec une grande partie des vivres. Le 28 novembre 1520, les trois navires restants débouchent au cap Désiré (Cabo Deseado) sur un océan si calme que Magellan le baptise Pacifique.
Le détroit de Magellan aujourd’hui. Photo Valmin, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.
Magellan croit les Moluques toutes proches. Il faudra en réalité trois mois et vingt jours pour traverser le Pacifique sans croiser une seule terre habitée. L’eau croupit, le biscuit n’est plus qu’une poussière pleine de vers. Pigafetta raconte qu’on mange le cuir des vergues ramolli dans la mer, la sciure de bois et les rats. Le scorbut tue une vingtaine de marins.
Le 6 mars 1521, enfin, la terre ! Les habitants de Guam montent à bord et emportent tout ce qu’ils peuvent, jusqu’à une chaloupe : Magellan nomme ces îles les îles des Larrons (Islas de los Ladrones, aujourd’hui les Mariannes). L’océan est bien plus vaste qu’on ne l’imaginait : la Terre est beaucoup plus grande que ne le pensait Colomb.
Maris Pacifici d’Abraham Ortelius (1589), la première carte imprimée consacrée au Pacifique. Au centre, la Victoria. Domaine public, Wikimedia Commons.
À la mi-mars, la flotte atteint les îles qu’on appellera Philippines. Enrique, le serviteur que Magellan a ramené de Malacca, parle la même langue que les habitants : il est peut-être le premier homme à avoir fait le tour de la Terre !
À Cebu, le roi Humabon et des centaines d’habitants se font baptiser. Mais sur l’île voisine de Mactan, le chef Lapu-Lapu refuse de se soumettre. Magellan débarque avec une cinquantaine d’hommes ; le 27 avril 1521, il est tué sur la plage. Lapu-Lapu est aujourd’hui un héros national aux Philippines.
À Cebu, ce pavillon abrite la croix qui aurait été plantée par Magellan en 1521. Photo Kingphoto23, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.Le monument à Magellan sur l’île de Mactan, élevé en 1866. Photo Badz Patanag, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.
Il ne reste plus assez d’hommes pour trois navires : on brûle la Concepción. Les deux derniers errent plusieurs mois entre les îles avant d’atteindre enfin les Moluques. Le 8 novembre 1521, ils jettent l’ancre à Tidore, l’île des clous de girofle, et remplissent leurs cales d’épices.
La Trinidad, qui prend l’eau, reste pour être réparée ; elle tentera plus tard de retraverser le Pacifique, sans succès, et son équipage sera capturé par les Portugais. Le 21 décembre, la Victoria, commandée par le Basque Juan Sebastián Elcano, repart seule vers l’ouest.
Le giroflier : ses boutons floraux séchés sont les clous de girofle (planche de Köhler, 1887). Domaine public, Wikimedia Commons.
Pour éviter les navires portugais, Elcano traverse l’océan Indien loin des routes habituelles, très au sud. La faim et le scorbut reviennent. Après des semaines de tempêtes, la Victoria double enfin le cap de Bonne-Espérance le 19 mai 1522 : c’est la route de Dias et de Vasco de Gama, parcourue dans l’autre sens.
Le cap de Bonne-Espérance.
À bout de vivres, Elcano doit faire escale aux îles du Cap-Vert, chez les Portugais, en prétendant revenir d’Amérique. Les marins descendus à terre découvrent avec stupeur que l’on est jeudi 10 juillet, alors que leur journal de bord, tenu chaque jour avec soin, indique mercredi 9 juillet !
En faisant le tour de la Terre vers l’ouest, ils ont « perdu » un jour (voir la rubrique sur la longitude).
Antonio Pigafetta, dont le journal raconte le voyage… et le jour perdu. Domaine public, Wikimedia Commons.
Les Portugais découvrent que l’équipage est sous pavillon espagnol et retiennent treize marins ; la Victoria s’enfuit.
Le 6 septembre 1522, près de trois ans après le départ, la Victoria entre à Sanlúcar de Barrameda avec dix-huit hommes épuisés, sur les quelque 240 du départ. C’est le premier tour du monde. Les clous de girofle rapportés suffisent à payer toute l’expédition. Charles Quint donne à Elcano un blason orné d’un globe et de la devise Primus circumdedisti me, « Tu as été le premier à faire mon tour ».
Le voyage montre surtout que la Terre est immense : le Pacifique en couvre presque un tiers. Et à qui appartiennent les Moluques ? Faute de savoir mesurer la longitude, personne ne peut le dire. En 1529, par le traité de Saragosse (voir la ligne sur la carte), Charles Quint cède ses droits sur les Moluques au Portugal.
Juan Sebastián Elcano (portrait du xixe siècle). Domaine public, Wikimedia Commons.Réplique de la Victoria, dans le port de Málaga. Photo Daniel Capilla, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.