Isidore de Séville, Etymologiae, Augsbourg, 1472 · domaine public
Le monde des Latins : une carte « en T dans l’O » d’après Isidore de Séville (viie siècle). Trois continents, partagés entre les fils de Noé, dans un océan circulaire, l’Orient en haut.
Platon de Tivoli
« Les Égyptiens possèdent une multitude de maîtres en astronomie ; les Grecs ont Aristote, Hipparque, Ptolémée et d’autres innombrables ; les Arabes ont, avec beaucoup d’autres, Algorithme (al-Khwarizmi), Messahalla, Albatégni (al-Battani). Nos gens au contraire, je veux dire les Latins, n’ont aucun auteur ; en guise de livres, ils n’ont que des folies, des songes, des fables de vieilles femmes. »
Au xiie siècle, l’Occident latin a presque tout oublié de la science grecque. Celle-ci a pourtant survécu : traduite en arabe à Bagdad dès le ixe siècle, enrichie par les savants du monde musulman, elle est parvenue jusqu’en al-Andalus.
C’est dans la péninsule Ibérique, au contact des chrétiens, des musulmans et des juifs, qu’elle va repasser en latin. Traducteurs, souverains éclairés, universités : voici comment ces savoirs ont cheminé jusqu’aux mathématiciens de João II.
Des traducteurs
Les traducteurs
À partir du xie siècle, des clercs venus de toute l’Europe gagnent l’Espagne, la Sicile ou l’Afrique du Nord pour y chercher les livres arabes. Souvent aidés de savants juifs ou mozarabes qui lisent l’arabe, ils traduisent en latin Euclide, Ptolémée, al-Khwarizmi, al-Battani…
Choisissez un traducteur pour suivre le chemin de ses textes.
Gerbert, De geometria (manuscrit du xie s.). Domaine public.
Gerbert d’Aurillac (vers 945 – 1003)
Moine auvergnat, il étudie de 967 à 970 en Catalogne, autour du monastère de Vic, où l’on traduit des traités arabes. Il en rapporte l’astrolabe, l’abaque et les chiffres « indiens ». Écolâtre à Reims, il devient pape en 999 sous le nom de Sylvestre II.
Platon de Tivoli (actif vers 1116 – 1138)
Frontispice du De scientia stellarum d’al-Battani dans la traduction de Platon de Tivoli (Bologne, 1645). Domaine public.
Italien installé à Barcelone, il traduit avec le savant juif Abraham bar Hiyya (Savasorda) le grand traité d’astronomie d’al-Battani, le Quadripartitum de Ptolémée et un traité de l’astrolabe. C’est lui qui déplore, dans la préface d’al-Battani, l’ignorance des Latins. Sa traduction circule pendant quatre siècles : Regiomontanus la fait imprimer à Nuremberg en 1537, et elle est encore rééditée à Bologne en 1645.
Le Coran latin de Robert de Ketton, recueil de Pierre le Vénérable (BnF, Arsenal, ms. 1162). Domaine public.
Robert de Ketton (actif 1141 – 1157)
Cet Anglais venu en Espagne pour l’astronomie devient archidiacre de Pampelune. Il traduit des traités d’astrologie et d’astronomie arabes et, en 1143, à la demande de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, la première traduction latine du Coran.
Lettrine d’une traduction des Éléments d’Euclide attribuée à Adélard (vers 1310, British Library). Domaine public.
Adélard de Bath (vers 1080 – vers 1152)
Ce philosophe anglais voyage en Italie du Sud, en Sicile et jusqu’à Antioche. Il traduit de l’arabe les Éléments d’Euclide et les tables astronomiques d’al-Khwarizmi (1126), qui font découvrir aux Latins la géométrie grecque et l’astronomie arabe.
Manuscrit du xiiie s. de la Theorica planetarum, attribuée à Gérard de Crémone. Domaine public.
L’école de Tolède (xiie – xiiie s.)
Reprise aux musulmans en 1085, Tolède garde ses bibliothèques arabes. On y traduit sans relâche : Jean de Séville, Dominique Gundisalvi et surtout Gérard de Crémone, venu d’Italie pour lire l’Almageste de Ptolémée, qu’il traduit en 1175, avec plus de soixante-dix autres ouvrages.
Liber abaci, le problème des lapins (Florence, Biblioteca nazionale). Domaine public.
Léonard de Pise, dit Fibonacci (vers 1175 – vers 1250)
Fils d’un marchand pisan établi à Béjaïa, il y apprend les chiffres « indiens » des marchands arabes. Son Liber abaci (1202) répand en Europe la numération décimale de position et le zéro. Dans la marge de cette page, la célèbre suite : 1, 2, 3, 5, 8, 13…
Des souverains éclairés
Des souverains éclairés
Quelques princes chrétiens s’entourent de savants de toutes confessions et font de leur cour un foyer de traductions et de recherches.
Choisissez un souverain, puis faites défiler les documents.
Roger II couronné par le Christ, mosaïque de la Martorana, Palerme. Photo Matthias Süßen, CC BY-SA 2.5.La Tabula Rogeriana d’al-Idrisi (1154), le sud en haut. Copie de K. Miller, 1929. Domaine public.
Roger II de Sicile (1095 – 1154, roi en 1130)
Roi normand d’une Sicile où se côtoient Grecs, Arabes et Latins, il gouverne en trois langues. Il commande au géographe arabe al-Idrisi une description du monde connu : le Livre de Roger et son grand planisphère (1154).
Alphonse X, Livre des jeux (1283). Domaine public.Les Tables alphonsines, manuscrit latin. Domaine public.Alphonse X entouré de ses scribes et musiciens, Cantigas de Santa María. Domaine public.Un chrétien et un musulman jouent aux échecs, Livre des jeux (1283). Venus d’Inde par la Perse et le monde arabe, les échecs gagnent l’Europe par al-Andalus. Domaine public.Joueur de oud, Cantigas de Santa María. Le oud arabe (al-ʿūd) deviendra le luth européen, cousin des guitares médiévales. Domaine public.
Alphonse X le Sage (1221 – 1284, roi de Castille et de León en 1252)
À Tolède et à Séville, il réunit chrétiens, juifs et musulmans, et fait traduire en castillan les grands traités arabes d’astronomie. Ses astronomes juifs, Isaac ibn Sid et Juda ben Moïse, calculent vers 1272 les Tables alphonsines, utilisées dans toute l’Europe jusqu’à Copernic.
Des universités
Des universités
Un cours à Bologne au xive siècle, par Laurentius de Voltolina. Domaine public.
À partir de la fin du xie siècle, maîtres et étudiants s’organisent en corporations, les universitates. On y lit, en latin, les textes traduits de l’arabe : Aristote, Euclide, Ptolémée, et le Traité de la sphère de Sacrobosco, manuel d’astronomie de tous les étudiants. Chacun commence par la faculté des arts, avec les sept arts libéraux : le trivium (grammaire, rhétorique, logique) puis le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie). Les meilleurs poursuivent en droit, en médecine ou en théologie.
Bologne (1088)
La plus ancienne, née autour du droit : le droit romain, avec le Code de Justinien redécouvert vers 1070, et le droit de l’Église, avec le Décret de Gratien (vers 1140). Ce sont les étudiants, souvent des adultes venus de toute l’Europe, qui dirigent l’université et engagent leurs maîtres.
La médecine et les arts s’y ajoutent au xiiie siècle ; l’astronomie y sert surtout aux médecins, qui consultent les astres avant de soigner. On l’appelle Alma mater studiorum, la mère nourricière des études.
Paris (vers 1150)
Le modèle des universités du Nord, avec quatre facultés : les arts, où l’on entre vers quatorze ans et où l’on lit surtout la logique d’Aristote, puis la théologie, la plus prestigieuse (jusqu’à quinze ans d’études), le droit de l’Église et la médecine.
Vers 1230, Jean de Sacrobosco y écrit le Traité de la sphère, lu dans toutes les universités jusqu’au xviie siècle. En 1257, Robert de Sorbon fonde un collège pour les étudiants pauvres en théologie : la Sorbonne.
Oxford (1167)
Organisée comme Paris (arts, théologie, droit, médecine), elle se distingue par la place donnée aux mathématiques. Robert Grosseteste puis Roger Bacon y défendent l’usage des mathématiques et de l’expérience pour étudier la nature : optique, arc-en-ciel, réforme du calendrier.
Au xive siècle, les « calculateurs » du collège de Merton, comme Thomas Bradwardine, décrivent par le calcul la vitesse et le mouvement uniformément accéléré, trois siècles avant Galilée.
Salamanque (1218)
Fondée par Alphonse IX de León. Alphonse X le Sage lui donne en 1254 des chaires de droit, de médecine, de logique, de grammaire et même de musique. Une chaire d’astrologie, c’est-à-dire d’astronomie, y enseigne le calcul des tables et des calendriers.
Au xve siècle, l’astronome Abraham Zacuto y étudie et y enseigne. En 1561, ses statuts permettront même de lire Copernic.
Lisbonne, puis Coimbra (1290 – 1308)
Demandée au pape en 1288, fondée à Lisbonne par le roi Dinis en 1290, avec les facultés des arts, de droit civil, de droit canon et de médecine ; la théologie reste longtemps enseignée dans les couvents. Elle part pour Coimbra en 1308 et, après plusieurs allers-retours, s’y fixe en 1537.
À partir de 1544, le mathématicien Pedro Nunes, cosmographe du roi, y enseigne les mathématiques et la science de la navigation.
Cracovie (1364)
Fondée par Casimir le Grand en 1364 pour le droit, la médecine et les arts, refondée en 1400. Elle est l’une des premières à créer des chaires consacrées aux mathématiques et à l’astronomie (1405, puis 1459) : on y lit Sacrobosco, la Théorie des planètes et les Tables alphonsines.
Le jeune Nicolas Copernic y étudie de 1491 à 1495, dans l’entourage des élèves d’Albert de Brudzewo, grand commentateur de l’astronomie de Ptolémée.
La junta dos matemáticos
La junta dos matemáticos
Pour atteindre l’Inde par le sud de l’Afrique, João II réunit à Lisbonne des savants chargés de guider les pilotes loin des côtes. Plusieurs sont juifs : expulsés d’Espagne par les Rois catholiques en 1492, beaucoup se réfugient au Portugal… jusqu’à la conversion forcée imposée par Manuel Ier en 1497.
D. João II, école portugaise (Museu de Marinha). CC BY-SA 4.0.
João II, le Prince parfait (1455 – 1495, roi en 1481)
Il relance les découvertes : Diogo Cão longe l’Afrique, Dias passe le cap de Bonne-Espérance (1488). Sa junta met au point les règles pour trouver la latitude par le Soleil, et rejette en 1484 le projet de Colomb, dont elle juge les distances bien trop courtes.
Abraham Zacuto (1452 – vers 1515)
Astronome juif de Salamanque, il compose vers 1478, en hébreu, un grand recueil de tables astronomiques. Expulsé d’Espagne en 1492, il devient l’astronome de João II puis de Manuel Ier, et aurait conseillé Vasco de Gama avant son départ. En 1497, il fuit vers l’Afrique du Nord, puis l’Orient.
On ne connaît aucun portrait de Zacuto : la gravure souvent reproduite représente un médecin homonyme du xviie siècle.
Almanach perpetuum de Zacuto, traduit par Vizinho (Leiria, 1496). Domaine public.
José Vizinho (actif 1484 – 1496)
Médecin du roi et élève de Zacuto, il est envoyé en 1485 en Guinée mesurer la hauteur du Soleil. Il traduit en latin les tables de son maître, imprimées à Leiria en 1496 : l’Almanach perpetuum, que Colomb emportera à bord.
Diogo Ortiz de Vilhegas (vers 1457 – 1519)
Ecclésiastique castillan passé au Portugal, confesseur du roi, évêque de Tanger puis de Viseu, il est l’un des cosmographes de la junta. Avec Vizinho et maître Rodrigo, il examine en 1484 le projet de Colomb.
Navigateur et cosmographe, il participe aux négociations du traité de Tordesillas (1494). Son Esmeraldo de situ orbis (vers 1505) décrit les côtes de l’Afrique avec leurs latitudes. En 1504, il défend Cochin, en Inde, avec une poignée d’hommes.
L’Erdapfel de Behaim (1492), Nuremberg. CC BY-SA 3.0.
Martin Behaim (1459 – 1507)
Marchand de Nuremberg arrivé à Lisbonne vers 1484, on lui prête, sans certitude, une place dans la junta. Rentré chez lui, il fait construire en 1492 le plus ancien globe terrestre conservé, l’Erdapfel, la « pomme de terre ».